[INEDIT] Observations non-systématiques dans l’Océan Indien

Observations non-systématiques dans l’Océan Indien

Services touristiques au cœur de l’Océan indien aujourd’hui sur l’île de Dhathuru[1]. Prolégomènes à une analyse approfondie.

Résumé

L’offre touristique dans des destinations vendues comme des paradis sur terre est analysée ici à partir d’un séjour récent au cœur de l’océan indien, sur une île des Maldives. Les notes prises au cours et depuis ce séjour prennent la mesure de l’organisation des services aux personnes. Elles soulignent l’arrangement des relations entre touristes et hôtes, entre touristes et personnels de services. Les routines et les anicroches dans cette organisation sont exposées pour mieux cerner les avantages d’une compréhension sensible des relations touristiques dans le cadre d’une offre de séjour all-inclusive.

Mots clefs

tourisme, services, all-in, sociologie

Abstract

The tourist offer from destinations marketed as paradise on earth is analyzed here from a recent stay at the heart of the Indian Ocean, on an island in the Maldives. Taken during and since this trip the notes analyze the organization of services for people. They emphasize the arrangement of relations between tourists and hosts, between tourists and personnel services. The routines and glitches in this organization are exposed to better understand the benefits of a sensitive understanding of tourism relations within an all-inclusive stay.

Key Words

tourism, services, all inclusive, sociology

Le tourisme n’est pas une activité anodine. Les relations nouées dans ce cadre ne sont, sans doute, pas transposables ailleurs. Surtout, toute interaction entre alors dans le cadre d’un service organisé, anticipé, rôdé au fil des années, suivant les équipes et le management mis en place. Les connivences, voire les amitiés émergeant dans ce contexte touristique sont différentes de celles qui se développent dans d’autres contextes. Les pratiques managériales pourraient avec profit intégrer ces éléments sensibles, affectifs et amicaux qui peuvent colorer les relations entre touristes et hôtes, ou, a contrario, prendre en compte les incompréhensions, les inimitiés, voire les hostilités plus ou moins larvées entre eux.

À un niveau plus global, les échanges touristiques peuvent permettre de mesurer les rapprochements possibles et surtout organisés entre Orient et Occident puisque le théâtre touristique ici concerne les îles maldiviennes au cœur de l’Océan Indien, notamment une île particulière (dénommé ici Dhathuru)… Les îles Maldives ont ceci de particulier qu’elles offrent une stricte ségrégation géographique entre les îles habitées par les Maldiviens et les îles organisées et accueillant les touristes. Peu d’îles mixent les populations locales et étrangères à part l’île de la capitale, Malé, et certaines visites organisées sur les îles de pêcheurs[3]. Les échanges entre touristes et hôtes passent donc essentiellement dans le cadre de services aux personnes. Avec le tourisme dans une zone telle l’océan indien les relations interculturelles sont immédiatement convoquées. Car cet ensemble d’îles – près de 1200, dont seulement 200 sont habitées toutefois ! – a connu des périodes (pré)historiques hindoues ; ensuite, il a été influencé par les invasions, appropriations ou/et colonisations arabes, portugaises, puis britanniques. Au XXème siècle, après plusieurs sultanats islamiques les Maldives demeurent sous protectorat britannique. L’Islam constitue une religion d’Etat, toute autre croyance est interdite aux Maldiviens, aujourd’hui encore ; les touristes, eux, peuvent adhérer à d’autres religions dans la mesure où les manifestations demeurent strictement privées. Hormis quelques femmes musulmanes voilées, nous n’avons observé aucune forme de manifestations ou effigies religieuses durant notre séjour[4]. Les îles sont désormais gouvernées dans le cadre d’une république, dont la pêche et le tourisme sont les ressources principales. Cette géographie et cette histoire complexes renforcent l’intérêt même de ces brèves observations in situ, surtout dans le contexte contemporain de tensions religiogéopolitiques internationales.

Que peut nous apprendre une expérience touristique singulière en termes de gestion des ressources humaines et matérielles ? Cette première expérience au milieu de l’Océan Indien guide les prémices d’une réflexion sur les tensions et satisfactions générées par les services aux personnes dans ce contexte singulier. Dans un premier temps nous évoquons un cadre synthétique des analyses touristiques, puis le contexte géographique et ses contraintes, ensuite le poids du service « tout compris » (all inclusive), enfin, des éléments de l’organisation des services et leurs répercussions sur ces expériences touristiques récentes…

Débats touristiques

D’une manière trop dichotomique, le débat scientifique à propos du tourisme est simplifié entre d’un côté, certaines critiques virulentes, qui ne sont pas neuves (Burgelin, 1967). Elles soulignent que l’activité touristique génèrerait les plus mauvais côtés de l’être humain, avec des conséquences parfois dramatiques pour les territoires, les environnements ou les relations humaines et sociales (cf. Michaud, 2001 ; Proulx, 2006). Or, les îles Maldives possèdent le triste record de la plus grande île de détritus au monde, dénommée officiellement Thilafushi, et plus couramment Rubbish Island. Paradoxe touristique parmi d’autres, elle est très proche de Paradise Island. Certains des sites de pêches organisées la nuit régulièrement sont tout proches de cette fameuse île déchetterie dont une fumée épaisse jaillit continument… Sur l’île où nous avons résidé, les touristes, heureux pêcheurs de nuit, pouvaient manger leur propre pêche issue de cette zone écologiquement critique… en payant toutefois le repas dans un restaurant présenté comme « italien » (?)…

Le nom d’origine de l’île, bien réelle, était Thilafalhu dont une traduction pourrait être « récif lame » en raison sans doute de son étroitesse. Pourtant, il ne s’agit pas d’un récif mais bien d’une terre émergée puisque les déchets reposent en partie sur ce sol lorsqu’ils ne se déversent pas en raison des encombrements directement dans l’océan. Une traduction de Thilafushi pourrait être « récif de boites »… mais aussi sans doute avec ironie « récif avec beaucoup de cocotiers »… L’exportation des déchets métalliques notamment vers l’Inde constitue une « manne » depuis plusieurs années déjà pour des investisseurs privés ; mais la privatisation de cette décharge en 2008 n’a pas amélioré la situation salariale et sanitaire des travailleurs bangladais et de l’écosystème alentour. Par contre, la présentation de cette industrie en cours de développement ferait pâlir toute entreprise (cf. http://www.tcl.com.mv/abouts/overview.html).

Les prospectus distribués aux touristes indiquent depuis lors la part de responsabilité des touristes… à partir d’un chiffre qui semble fonctionner comme un fétiche : 3.5kg de déchets par jour et par touriste. Ce chiffre apparait très largement sous-estimé (au moins du simple au double)…

D’un autre côté, les effets positifs du tourisme sont précisés comme la production et le maintien d’une identité locale, voire nationale (Furt, Michel, 2006 ; Peyvel, 2007). Cette indication est intéressante dans le cadre de la dispersion des îles maldiviennes, parfois distantes de plusieurs centaines de kilomètres (800 kms des îles les plus au nord aux îles les plus au sud). Maintenir une identité nationale dans ce contexte insulaire épars est pour le moins délicat. Le tourisme peut faciliter ce processus dans la mesure où il offre du travail pour des Maldiviens, mais aussi pour d’autres nationalités… incitant en quelque sorte à une ouverture sur le monde, sur les marchés.

Entre les deux conceptions extrêmes du tourisme et de ses conséquences, une palette d’actions et de réflexions, dont certaines tendent à concilier les différences, et notamment à mettre en œuvre des relations plus équilibrées et mieux comprises entre les touristes et leurs hôtes (Valayer, 1993 ; Amirou et al., 2005). Les effets d’acculturation ou d’exploitation sont précisés, de même que les profits sous toutes leurs formes de ces échanges commerciaux particuliers qui relèvent des pratiques de loisirs et de voyage. Les activités touristiques dans leur variété sont par conséquent largement ambivalentes, mais elles permettent de préciser l’engagement ou non des parties prenantes de cet échange si particulier (Giblin, 2007). Notre focale sociologique sur le corps et ses usages parcourt l’ensemble des notes prises au cours et depuis ce séjour unique.

Travailler et se prélasser sur une île isolée

Le service aux personnes dans un cadre touristique insulaire exige-t-il des compétences spécifiques et par conséquent un management particulier[5] ? Surtout dans une société au passé colonial important et une dispersion géographique forte comme les îles Maldives servir des étrangers engage spécifiquement un questionnement sur les relations entre touristes et hôtes. D’une part les touristes viennent forcément de loin, d’autre part les personnels eux-aussi proviennent d’autres îles, voire d’autres pays plus ou moins limitrophes. Le caractère étranger de tous les protagonistes sur un espace touristique restreint combine les relations toujours dissymétriques, pour ne pas écrire, inégalitaires, entre un/des touristes et un/des personnels de service. Ces relations prennent des contours particuliers dans la mesure où le plus souvent les touristes ne disposent pas dans leur vie quotidienne de serv(it)eurs à leurs côtés, et surtout à leur domicile. Ils ne sont donc pas servis et habitués à être servi par les mêmes personnes (cf. infra) au jour le jour dans leur intimité domestique. Cette nouveauté peut conduire à des satisfactions ou au contraire à des insatisfactions sur des manières de faire différentes (de servir, desservir, de saluer, de nettoyer un rebord de table, de sourire à soi, à une conjointe, etc.). Notons que l’élitisme des tourismes actuels ne recouvre pas l’élitisme qui avait cours il y a quelques décennies, a fortiori quelques siècles. Il ne s’agit plus de grands tours ou d’expéditions à visée plus ou moins colonialiste (Boutier, 2004). Néanmoins, l’éloignement géographique de l’archipel et le faible nombre d’aéroports d’envergure (3) occasionnent obligatoirement des frais de transports élevés, quel que soit le lieu de résidence des touristes (les Emirats Arabes Unis avec Abu-Dhabi sont à plusieurs heures de vol, et le Sri Lanka et Colombo également), mais aussi quel que soit le lieu de résidence des personnels de service. À l’intérieur de l’archipel, les navettes par bateau (de couleur bleue aisément reconnaissable en mer) mettent plusieurs jours lorsqu’un vol en hydravion réduit les distances à quelques minutes, ou au plus quelques heures… Les inégalités de ressources affleurent ici brutalement. L’un des jeunes serveurs du bar principal de l’île nous a précisé mettre trois jours de chez ses parents pour rejoindre en bateau-bus l’île où il travaille, située plus au nord ; ne disposant que d’une journée de repos hebdomadaire, ce dernier consiste en un déplacement sur l’île principale distante d’une demi-heure pour rejoindre sa petite amie. Ses retours à la maison pater/maternelle sont donc très improbables au cours d’une année, renforçant la double impression d’éloignement de la famille (avec pour corollaire une liberté peut-être accrue de comportements…) et de « sortir de chez soi »/« s’extraire » de sa condition sociale première… Demeure probablement aujourd’hui parmi les catégories sociales qui travaillent et celles qui voyagent loin de chez eux à grands frais une fonction socialisatrice du déplacement hors des contrées habituelles. Difficile de nier par exemple un désir d’élargissement, voire d’internationalisation des relations ou des horizons ludiques, si ce n’est des horizons professionnels pour soi ou ses enfants (Wagner, 2007). Il n’est que d’évoquer ici l’intérêt porté par ce jeune serveur de 22 ans à la fin de notre séjour pour rester en contact avec nous à partir de son téléphone portable perfectionné, toujours connecté sur le monde… même lorsqu’il est en service de clientèle. Il nous a précisé vouloir reprendre des études d’arts plastiques, et venir à Paris (!). À cette évocation, nous n’avons pu nous empêcher de lui demander les conditions matérielles d’une telle reprise (coûts d’inscription, montant des loyers sur la seule île disposant d’une université, etc.). Devant le tarif des frais d’inscription, et au regard de son travail d