Barbus de tous poils

LE MONDE CULTURE ET IDEES | Mis à jour le | Barbus de tous poils Par Fanny Arlandis

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La barbe est porteuse de significations politiques et sociales. « Puissant marqueur de différenciation, l’apparence pileuse joue un rôle important dans les processus d’affirmation ou de stigmatisation des identités », affirme Christian Bromberger, professeur d’ethnologie et auteur de Trichologiques : une anthropologie des cheveux et du poil (Bayard, 2010). « Le fait d’être épilé(e), “rasé(e) de près” ou non, n’est pas anodin, ajoute Stéphane Héas, sociologue à l’université Rennes-II. Cette apparence de soi interfère directement dans le jugement que les autres vont porter sur chacun de nous. »

La barbe a souvent une connotation politique. Les pharaons portaient des barbes postiches, non pour mettre en avant leur sagesse, mais parce qu’elles constituaient un attribut divin — « un symbole de pouvoir », explique Christian Bromberger. Sous la IIIe République, une large partie de la classe politique avait repris cette tradition : Jean Jaurès, Paul Doumer ou Emile Loubet l’arboraient. «Le caractère masculin dominant et patriarcal des sociétés occidentales aux XIXe et XXe siècles explique sans doute l’attrait pour les barbes et les moustaches sophistiquées, souligne Stéphane Héas. L’homme politique en imposait par son verbe et sa pilosité. »

Des normes sociales contrôlent la pousse ou la repousse, la coupe ou l’arrachage de la barbe

— Stéphane Héas, sociologue

La barbe peut aussi avoir une connotation sociale. « Une barbe mal taillée, si elle est associée à d’autres critères — vêtements dépenaillés ou mauvais état physique général — permet de déceler une personne pauvre, défavorisée, voire SDF, contrairement à une barbe bien taillée, qui dénote la possibilité de s’accorder ce type de soin », constate Marie-Hélène Delavaud-Roux, codirectrice de l’ouvrage Anthropologie, mythologies et histoire de la chevelure et de la pilosité. Le sens du poil (L’Harmattan, 2011). Lorsqu’elle est apprêtée et domestiquée, la barbe ne passe plus pour une négligence de l’hygiène. »

Chaque pratique s’inscrit dans un temps donné. « Des normes sociales contrôlent la pousse ou la repousse, la coupe ou l’arrachage de la barbe, constate le sociologue Stéphane Héas. En un coup d’œil, on peut par exemple différencier, sur une photographie, un homme politique de la IIIe République d’un barbu socialiste des années 1980. Ces normes ne cessent d’évoluer.

Associée à la brutalité et à la dureté des tranchées, la barbe a disparu au lendemain de la première guerre mondiale, mais elle a reparu chez les hippies des années 1960, qui voulaient, eux, souligner leur refus de la norme et s’élever contre l’ordre établi : ils souhaitaient laisser la nature reprendre le dessus.

Aujourd’hui, le visage glabre est souvent devenu la norme. De plus en plus d’hommes vont même jusqu’à s’épiler les épaules, le dos ou le torse. « Le glabre intégral est devenu un horizon quasi obligatoire pour les femmes occidentales et se propage progressivement aux hommes », affirme Stéphane Héas. Le glabre peut aussi être un signe de soumission à l’autorité, comme dans le monde militaire. Avec quelques exceptions : dans l’armée, les pionniers de la Légion étrangère se laissent pousser une imposante barbe pour le défilé du 14 Juillet depuis qu’ils ont juré, à l’époque de la Grande Armée (sous Napoléon Ier), de ne plus se raser s’ils revenaient vivants des combats.

Les bobos barbus ou la communauté « Bear », une subdivision de la communauté gay à la pilosité abondante, se distinguent de cette norme glabre. « Se faire pousser généreusement la barbe à une période où le glabre domine est un bon moyen d’attirer l’attention sur soi », estime Christian Bromberger.

Le meilleur exemple reste le rugbyman Sébastien Chabal, dont la pilosité a contribué à faire une icône médiatique puis publicitaire : perçue comme un attribut viril et attirant, sa barbe détonne dans une société où la tendance est de « valoriser le lisse, au nom de l’hygiène, de l’aseptisé, du net, et tendre vers la désanimalisation », poursuit l’ethnologue.

La presse participe également à la pérennisation de ces clichés. « Les médias en parlent comme d’une mauvaise herbe qui se propage, comme d’un poil pubien dans leur potage », écrivait le rappeur Médine en 2008 dans son morceau Code Barbe. L’iconographie de presse occidentale utilise fréquemment des visages barbus pour illustrer des articles qui traitent de l’islam, de l’islamisme ou du monde arabe, sans distinction. « Etant donné qu’une majorité d’informations relatives aux pays arabes a pour sujet le terrorisme et les conflits confessionnels, le recours à cet élément de langage a été favorisé, constate Fredj Zamit, enseignant-chercheur à l’Institut de presse et des sciences de l’information de Tunis. Pour dénoter la signification de la barbe, le lecteur fait appel à sa mémoire sociale et à son répertoire des signes similaires ou semblables. (…) En voyant des hommes barbus sur les photographies, le lecteur peut imaginer la nature de l’information et son contexte avant même de lire le titre ou le texte intégral. »

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Je suis sociologue, maître de conférences Habilité à Diriger des recherches en STAPS, Sociologie à l’université de Rennes 2, au sein de l’UFR APS. Lire la suite

Revue de sciences sociales et humaines sur les peaux. Le jeu de mots de ce nouveau titre souligne que cette revue n’aborde pas la peau sous un angle apologétique justement, mais qu’au contraire, il s’agit bien d’une revue scientifique qui sous une forme attrayante laissant une place importante à l’iconographie propose des articles approfondis.


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